Dénudé

Une micronouvelle comme une expérience intime, une troublante première fois…

Il est là, avec son matériel d’électricien, à genoux, devant les fils dénudés. Il a arraché la gangue de plastique et mis à nu le fil de cuivre. Il ne bouge plus. Il repense à la nuit dernière, contemple ses mains épaisses d’homme du bâtiment, grossières, aux ongles pas toujours nets à force de trainer dans la poussière. Ces mêmes mains, la nuit dernière, ont déboutonné une chemise avec une délicatesse nouvelle, dont il ne se serait pas cru capable. Il a effleuré du bout des doigts ce torse à la peau tendre et douce. Une peau blanche qui frémissait au moindre contact. Il ne sait pas bien pourquoi il était là, peut-être n’aurait-il pas dû. Mais il a continué, dégagé les hanches, les cuisses et le reste. Il s’est assez approché pour respirer l’odeur secrète de sa chair, l’incorporer à sa mémoire.
L’autre l’a défié du regard. Alors il a arraché son t-shirt, l’a jeté à ses pieds. Son buste épais, poilu, sans finesse, comme une ébauche, une expérience un peu ratée. Il a tremblé à son tour sous le frôlement des doigts, mais il a tenu bon. Il a laissé dévoiler son corps en fermant les yeux. Il était là, enfin, offert, dégagé de sa gangue protectrice. Il a suffi d’accepter, sans rien dire. Il a suffi d’oublier la honte. Être dénudé.

 

Un homme amoureux

Aujourd’hui, un extrait de mon prochain projet, nom de code « L’Inconditionnel soutien des morts ». Les vivants sont parfois plus morts à leurs désirs qu’ils ne le croient.

Ce soir, il était rentré tôt chez lui, et son appartement lui avait paru encore plus triste et désolé qu’à l’ordinaire. Il n’avait plus d’excuses pour appeler Emma. Il espérait en vain qu’elle en prendrait elle-même l’initiative.

Frédéric était arrivé à un stade d’adoration où il n’attendait plus rien de la jeune femme sinon partager un moment avec elle. Il sortit son téléphone de sa poche, soupira et le posa à côté de lui, sur la place vide du canapé. Il n’avait aucune bonne raison de la contacter.

Pourtant, il en crevait d’envie. Il pensait sans cesse à elle, avec un mélange de douceur et un creux dans l’estomac qui auraient dû l’alerter. Cela s’était fait petit à petit, sans qu’il y prenne garde. En peu de temps malgré tout et très peu d’occasions.

Frédéric sourit à demi. Il appréciait tellement sa compagnie, sans trop savoir pourquoi. Il se leva, partit dans la salle de bain et se regarda dans la glace un moment d’un œil méfiant. Il détestait son reflet, celui d’un homme déçu, aigri, le cœur enseveli depuis longtemps sous les regrets et la jalousie.

Il ne s’aimait pas, mais il l’aimait elle, sans pouvoir mettre de mots ou de raisons. Il ne s’expliquait rien, et ça, plus que tout, l’effrayait.

Il aurait pu, là, tout plaquer si elle le lui avait demandé, sans question, avec pour seule certitude d’avoir enfin posé un acte juste dans sa vie.

Voilà ce qu’elle était pour lui, la gardienne d’une vérité perdue, enfouie. Peut-être avaient-ils habité autrefois le même pays imaginaire, s’étaient rencontrés et aimés, en avaient conservé un souvenir, un écho lointain.

Frédéric fit couler de l’eau froide, s’en aspergea le visage. S’il continuait à s’imaginer des choses pareilles, il allait perdre pied.

Alors il éteignit la lumière de la salle de bain et partit se coucher. Il n’était pas seul ce soir puisqu’il pensait à elle. Et lorsque le sommeil voulut enfin de lui, elle avait envahi tous ses rêves.

Je suis un stalker

Archéologie de l’écriture : une micronouvelle pleine de voyeurisme

Je ne sais plus comment ça a commencé : une photo par-ci, une coupure de presse par-là. Tu entamais tout juste ton ascension. Tu n’étais pas la seule, Internet, dans ces mêmes années envahissait ma vie, mes soirées.
C’est peut-être cette conjonction qui nous a réunis tous les trois. Toi, la jeune actrice pleine d’avenir, le web et moi, la fille anodine et solitaire.
Quelques années plus tôt, j’aurais découpé des articles dans les magazines, les aurais rassemblés dans un grand classeur, en t’admirant de loin et en t’enviant en mode mineur.
Je suis à peu près sure que les choses en seraient restées là. Mais les temps avaient changé. J’ai commencé par faire partie d’une communauté de fans sur un site qui t’était dédié. On parlait de toi sur le forum, jusque tard dans la nuit. Beaucoup de rumeurs circulaient sur tes conquêtes qui valsaient rapidement dans le décor. J’en ai eu du boulot pour filtrer les infos. Et puis, nous nous sommes organisés. Par recoupement, à nous tous, on savait où tu dinais chaque soir, avec qui et même la marque de la bouteille que tu apportais à tes amis.
Déjà, je ne pensais plus qu’à toi, ta vie, tes fringues, tes mecs, tes films. Tous mes loisirs t’étaient consacrés : la passion, mais sans l’amour, pour remplir le vide de ma propre existence.
Ça a dérapé avec ton compte Facebook. Tu as beaucoup de talent pour jouer – malgré les insinuations perfides des critiques – tu as beaucoup de talent donc, mais t’es pas la reine de l’informatique. J’ai craqué ton mot de passe aussi facilement qu’une allumette. Et j’ai commencé à vraiment tout savoir sur toi.
Quand tu t’es mis avec lui, t’as évoqué le mariage, le désir d’avoir un enfant dans les interviews. T’étais trop conne dès que tu parlais de lui. Alors, j’ai pris les choses en main. T’as pas compris pourquoi il s’est tiré, l’homme de ta vie ? En fait, c’est grâce à moi. J’ai rompu pour toi, il ne te méritait pas. Personne ne te mérite à part moi.

Sur le fil du rasoir et de l’amitié

Sur le fil, Pulp, ink.
Pulp, ink. Couverture Bouffanges

Si je regarde en arrière, à seulement trois ans à dire, moi qui vous parle aujourd’hui, je n’existais pas. Le manuscrit de Paris in utero reposait dans un tiroir, j’ignorais tout de l’édition et de l’autoédition. Et puis je suis née, le jour où j’ai mis en ligne mon roman sur Amazon, avec cette toute nouvelle identité d’autrice « Selma », ce masque sincère sous lequel je délivre au gré des écrits, mes émotions et réflexions les plus secrètes.

Une nouvelle famille

Pour donner vie à cet avatar, j’ai créé des comptes Facebook, Twitter, ce blog et une autre aventure a commencé : rencontrer virtuellement et parfois en vrai, mes semblables, tous ces fous qui font vivre leurs idées en les publiant en tant qu’auteurs indés. Et là, petit à petit, se sont agrégés, comme une famille un peu allumée, un soupçon dérangée, ceux qui avaient envie d’allier le fond et la forme, d’écrire le mieux possible, avec ambition, et sans concessions.

Cette famille choisie et recomposée, qui mêle amateurs de littérature blanche et de genre, est devenue le collectif Pulp Ink ou huit de ses membres, comme autant de tentacules, vous livrent chacun dans ce numéro, une nouvelle sombre comme l’encre.

Des nouvelles pour tous les gouts

Par ordre d’apparition dans « Sur le fil » : Nicolas Chevolleau, Florian Collonge, Bouffanges, Fémi Peters, Jeanne Sélène, Jean-Christophe Heckers, Iléana Métivier et moi-même. Je ne saurais trop dire le plaisir de partager l’affiche avec eux, tant j’admire leur style et aussi parce que c’est inespéré de faire partie d’une bande de copains pareils.

Chacune des nouvelles est une porte d’entrée vers leurs univers, il vous suffira, si comme moi vous les aimez, d’aller à la fin du numéro pour retrouver l’adresse de leurs sites et les références de leurs œuvres.

Alors si vous souhaitez découvrir ma bande, vous pouvez télécharger l’ebook gratuitement sur toutes les plateformes. Pour les amoureux du papier, le recueil est disponible sur amazon.fr pour la somme dérisoire de 3,48 €.

Sur le fil avec Amazon.fr

Une micronouvelle matérialiste : Prefer crying in a limo to laughing on a bus

Je préfère pleurer dans une limo à rire dans un bus
John Giorno Prefer crying in a limo to laughing on a bus

Je préfère pleurer dans une limousine à rire dans un bus. Je m’étais dit ça très jeune, à treize ans, quand mes parents m’avaient expliqué que cette année encore, nous ne partirions pas en vacances. Pour la huitième année de suite.

Je ne me plaignais plus, je tirais la tronche. Mes vieux feignaient de ne rien voir. Ils étaient heureux, s’aimaient et s’en foutaient de l’argent. Ils se moquaient aussi des voyages et d’une manière générale de beaucoup de choses, y compris de moi, de mes envies de mer, de montagne, de campagne… Tout sauf rester là, à contempler l’immeuble moche d’en face avec la télé en fond sonore.

D’ailleurs, j’avais bien regardé, personne, personne ne riait jamais dans le bus, tout le monde faisait la gueule. Alors j’ai travaillé dur, avec ardeur, assez pour avoir une limo et un chauffeur. Ça m’a pris du temps, des années.

Je suis revenue voir mes parents pour la leur montrer et les emmener faire un tour. La bouche close, ils ouvraient de grands yeux, n’osaient rien toucher, un peu perdus dans la voiture gigantesque. Nous sommes redescendus, ils m’ont fait la bise, m’ont dit « On est contents pour toi » sans en penser un mot.

Nous nous sommes séparés là. J’ai rejoint la limo, me suis installée sur la banquette en cuir avant de me retourner pour les regarder encore un instant. Mon père entourait ma mère de son bras pour l’aider à gravir les marches de l’immeuble. Ils étaient vieux maintenant.

J’ai indiqué l’adresse d’un grand restaurant avant de remonter la vitre opaque pour m’isoler du chauffeur. Et j’ai pleuré.

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Pour découvrir John Giorno, dont l’oeuvre a inspiré cette micronouvelle, un petit lien : http://www.palaisdetokyo.com/fr/evenement/john-giorno