Je suis un stalker

Archéologie de l’écriture : une micronouvelle pleine de voyeurisme

Je ne sais plus comment ça a commencé : une photo par-ci, une coupure de presse par-là. Tu entamais tout juste ton ascension. Tu n’étais pas la seule, Internet, dans ces mêmes années envahissait ma vie, mes soirées.
C’est peut-être cette conjonction qui nous a réunis tous les trois. Toi, la jeune actrice pleine d’avenir, le web et moi, la fille anodine et solitaire.
Quelques années plus tôt, j’aurais découpé des articles dans les magazines, les aurais rassemblés dans un grand classeur, en t’admirant de loin et en t’enviant en mode mineur.
Je suis à peu près sure que les choses en seraient restées là. Mais les temps avaient changé. J’ai commencé par faire partie d’une communauté de fans sur un site qui t’était dédié. On parlait de toi sur le forum, jusque tard dans la nuit. Beaucoup de rumeurs circulaient sur tes conquêtes qui valsaient rapidement dans le décor. J’en ai eu du boulot pour filtrer les infos. Et puis, nous nous sommes organisés. Par recoupement, à nous tous, on savait où tu dinais chaque soir, avec qui et même la marque de la bouteille que tu apportais à tes amis.
Déjà, je ne pensais plus qu’à toi, ta vie, tes fringues, tes mecs, tes films. Tous mes loisirs t’étaient consacrés : la passion, mais sans l’amour, pour remplir le vide de ma propre existence.
Ça a dérapé avec ton compte Facebook. Tu as beaucoup de talent pour jouer – malgré les insinuations perfides des critiques – tu as beaucoup de talent donc, mais t’es pas la reine de l’informatique. J’ai craqué ton mot de passe aussi facilement qu’une allumette. Et j’ai commencé à vraiment tout savoir sur toi.
Quand tu t’es mis avec lui, t’as évoqué le mariage, le désir d’avoir un enfant dans les interviews. T’étais trop conne dès que tu parlais de lui. Alors, j’ai pris les choses en main. T’as pas compris pourquoi il s’est tiré, l’homme de ta vie ? En fait, c’est grâce à moi. J’ai rompu pour toi, il ne te méritait pas. Personne ne te mérite à part moi.

Sur le fil du rasoir et de l’amitié

Sur le fil, Pulp, ink.
Pulp, ink. Couverture Bouffanges

Si je regarde en arrière, à seulement trois ans à dire, moi qui vous parle aujourd’hui, je n’existais pas. Le manuscrit de Paris in utero reposait dans un tiroir, j’ignorais tout de l’édition et de l’autoédition. Et puis je suis née, le jour où j’ai mis en ligne mon roman sur Amazon, avec cette toute nouvelle identité d’autrice « Selma », ce masque sincère sous lequel je délivre au gré des écrits, mes émotions et réflexions les plus secrètes.

Une nouvelle famille

Pour donner vie à cet avatar, j’ai créé des comptes Facebook, Twitter, ce blog et une autre aventure a commencé : rencontrer virtuellement et parfois en vrai, mes semblables, tous ces fous qui font vivre leurs idées en les publiant en tant qu’auteurs indés. Et là, petit à petit, se sont agrégés, comme une famille un peu allumée, un soupçon dérangée, ceux qui avaient envie d’allier le fond et la forme, d’écrire le mieux possible, avec ambition, et sans concessions.

Cette famille choisie et recomposée, qui mêle amateurs de littérature blanche et de genre, est devenue le collectif Pulp Ink ou huit de ses membres, comme autant de tentacules, vous livrent chacun dans ce numéro, une nouvelle sombre comme l’encre.

Des nouvelles pour tous les gouts

Par ordre d’apparition dans « Sur le fil » : Nicolas Chevolleau, Florian Collonge, Bouffanges, Fémi Peters, Jeanne Sélène, Jean-Christophe Heckers, Iléana Métivier et moi-même. Je ne saurais trop dire le plaisir de partager l’affiche avec eux, tant j’admire leur style et aussi parce que c’est inespéré de faire partie d’une bande de copains pareils.

Chacune des nouvelles est une porte d’entrée vers leurs univers, il vous suffira, si comme moi vous les aimez, d’aller à la fin du numéro pour retrouver l’adresse de leurs sites et les références de leurs œuvres.

Alors si vous souhaitez découvrir ma bande, vous pouvez télécharger l’ebook gratuitement sur toutes les plateformes. Pour les amoureux du papier, le recueil est disponible sur amazon.fr pour la somme dérisoire de 3,48 €.

Sur le fil avec Amazon.fr

Une micronouvelle matérialiste : Prefer crying in a limo to laughing on a bus

Je préfère pleurer dans une limo à rire dans un bus
John Giorno Prefer crying in a limo to laughing on a bus

Je préfère pleurer dans une limousine à rire dans un bus. Je m’étais dit ça très jeune, à treize ans, quand mes parents m’avaient expliqué que cette année encore, nous ne partirions pas en vacances. Pour la huitième année de suite.

Je ne me plaignais plus, je tirais la tronche. Mes vieux feignaient de ne rien voir. Ils étaient heureux, s’aimaient et s’en foutaient de l’argent. Ils se moquaient aussi des voyages et d’une manière générale de beaucoup de choses, y compris de moi, de mes envies de mer, de montagne, de campagne… Tout sauf rester là, à contempler l’immeuble moche d’en face avec la télé en fond sonore.

D’ailleurs, j’avais bien regardé, personne, personne ne riait jamais dans le bus, tout le monde faisait la gueule. Alors j’ai travaillé dur, avec ardeur, assez pour avoir une limo et un chauffeur. Ça m’a pris du temps, des années.

Je suis revenue voir mes parents pour la leur montrer et les emmener faire un tour. La bouche close, ils ouvraient de grands yeux, n’osaient rien toucher, un peu perdus dans la voiture gigantesque. Nous sommes redescendus, ils m’ont fait la bise, m’ont dit « On est contents pour toi » sans en penser un mot.

Nous nous sommes séparés là. J’ai rejoint la limo, me suis installée sur la banquette en cuir avant de me retourner pour les regarder encore un instant. Mon père entourait ma mère de son bras pour l’aider à gravir les marches de l’immeuble. Ils étaient vieux maintenant.

J’ai indiqué l’adresse d’un grand restaurant avant de remonter la vitre opaque pour m’isoler du chauffeur. Et j’ai pleuré.

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Pour découvrir John Giorno, dont l’oeuvre a inspiré cette micronouvelle, un petit lien : http://www.palaisdetokyo.com/fr/evenement/john-giorno

 

Enfin, Paris in utero est disponible en version papier !

Paris in utero
Paris in utero

Il m’aura fallu du temps, bien du temps, pour affronter la terrible réalité : une partie d’entre vous reste attachée à l’objet livre dans sa version la plus ordinaire. Foin d’encre numérique, de liseuse ou d’ignoble smartphone qui flingue les yeux : vous voulez de l’encre sur du papier et une couverture illustrée à exhiber dans les transports publics. Et bien soit ! Vous l’avez ou du moins vous pouvez l’avoir en commandant le livre sur Amazon.

C’est pour moi aussi un aboutissement, même si je suis devenue une grande fan de ma liseuse, l’amie de mes insomnies avec son écran qui permet de lire dans le noir. Il n’y a pas à dire, tenir le livre dans ses mains, avec sa nouvelle couverture qui déchire, me fait un petit quelque chose : une étape de plus dans mon parcours d’autrice indépendante.

Au passage, je suis bluffée par la qualité de l’objet : l’illustration de couverture sort bien, la qualité d’impression à l’intérieur est bonne et je me réjouis d’avoir choisi le papier crème, tellement plus chic !

Alors voilà, si vous êtes de la vieille école et souhaitez acheter un exemplaire papier de Paris in utero, c’est ici : Oh oui, il est trop beau, je le veux !

Et si vous êtes technophile, pour la version numérique : Il est trop beau aussi, et en plus je sauve un arbre, ou presque !

Et pour ceux qui tomberaient sur cet article un peu par hasard, cliquez ici pour retrouver le résumé 

 

Une micronouvelle monstrueuse : La Belle et la bête

Cocteau Jean Marais
La Belle et la bête

Dans sa jolie robe blanche en mousseline de soie, avec ses cheveux ondulés retenus par un ruban bleu, Belle est si délicate, abandonnée, évanouie dans mes bras… Je frémis à l’idée qu’elle se réveille et crie d’horreur en me voyant moi, si bestial, si abject.

Mon physique d’abord, difficile selon ma propre mère. Ces poils qui recouvrent tout mon corps comme un animal sauvage, mes mains et mes pieds énormes, griffus, et jusqu’à cette voix rauque, plus proche du feulement du tigre que de la parole humaine.

Je l’ai observée à distance, avant de l’emmener dans mon château. Je l’ai vue, si raffinée, servir le thé dans son jardin, saisissant sa tasse en gardant le petit doigt levé.

En rentrant, j’ai voulu l’imiter, réussissant à briser la moitié du service en porcelaine dont j’ai hérité. Je suis indigne d’elle, à jamais, aussi désarmé pour la séduire qu’un pot de chambre. Je suis la bête, un animal, tout juste bon à la capturer, l’emprisonner pour qu’elle devienne mienne.

Qu’ai-je fait ? Déjà elle soupire, ses yeux s’entrouvrent. Pourtant, je reste auprès d’elle, préférant affronter ses hurlements. Ses yeux s’écarquillent lorsqu’elle me voit. De la surprise, de l’étonnement, mais pas d’effroi, pas de terreur.
Elle s’assoit, passe sa main dans ma crinière – comment qualifier de chevelure cette touffe hirsute – et elle dit :
— Enfin c’est toi, mon lion, mon gros chat !