Une micronouvelle aveugle : la mer invisible

Aujourd’hui, je partage avec vous une micronouvelle autour de la cécité et les perceptions différentes qu’elle engendre.

Micronouvelle cécité aveugle

– Tu vas voir, c’est formidable !

Elle en a de bonnes, Lucie, ma petite amie à qui je ne refuse jamais rien. Elle désire me faire découvrir la mer, à moi, le jeune citadin, aveugle de naissance.

– Tu sais, moi, les paysages, dis-je, un brin ironique.

Amoureuse comme elle est, se rend-elle seulement compte de mon handicap ?

– Ne fais pas l’idiot, c’est juste une expression ! Je veux t’emmener, car après ça, tu m’aimeras jusqu’à la fin des temps !

– Mais je t’aimerai toujours, Lucie. C’est pas la peine d’aller si loin.

– Si, ça vaut le coup.

Sa voix est résolue, bardée de certitudes. Je lutte comme je peux contre son obstination.

– Qu’est-ce que ça va m’apporter, la vue sur la mer ?

– Fais-moi confiance, dit-elle, péremptoire.

– Du sable dans les chaussures et l’odeur de la poissonnerie…

– Tais-toi et prépare ta valise.

Je boude toute la soirée puis, face à sa conviction tranquille, je cède et rassemble quelques affaires dans un sac. Le lendemain matin, on part pour l’océan. Pendant tout le trajet, elle me décrit le paysage, la ville, les banlieues tristes, puis la campagne et enfin le marais qui précède la côte. Nous quittons le goudron de la route pour un chemin de terre, Lucie roule lentement avant d’immobiliser la voiture et d’éteindre le moteur.

– On y est.

Elle sort la première et vient m’ouvrir pour me guider. D’abord, c’est l’odeur qui pénètre mes narines. Un enchevêtrement de sel, de quartz, de plantes chauffées au soleil, mêlé avec une senteur inconnue, l’iode peut-être…

Je titube et prononce quelques mots qui se perdent dans l’immensité. Pas d’écho, pas de bâtiments, on est loin de tout. J’entends juste un grondement sourd, inquiétant. Lucie attrape mon bras, me fait grimper dans le sable qui s’effondre sous mes pas.

– C’est la dune qui nous sépare du rivage. Nous approchons du sommet.

Enfin nous y sommes. Le vent siffle dans mes oreilles et je m’accroche à Lucie, éperdu de terreur. Je me tiens devant une créature à la respiration singulière, lente et profonde, menaçante. Un monstre capable de m’épouvanter, de ruiner mes nuits jusqu’à la fin de mes jours.

– Alors ? demande-t-elle.

Je ne réponds rien. Des rafales balaient l’espace, que je pressens infini. Je pourrais m’y perdre à jamais si Lucie me lâchait et m’abandonnait là, seul face à ma peur.

– C’est formidable, hein ? ajoute-t-elle, inconsciente.

– J’en tremble.

Je ne mens pas, tout mon corps panique et je claque des dents.

– Je savais bien que ça te plairait, conclut-elle, radieuse et cruelle.

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