Dénudé

Une micronouvelle comme une expérience intime, une troublante première fois…

Il est là, avec son matériel d’électricien, à genoux, devant les fils dénudés. Il a arraché la gangue de plastique et mis à nu le fil de cuivre. Il ne bouge plus. Il repense à la nuit dernière, contemple ses mains épaisses d’homme du bâtiment, grossières, aux ongles pas toujours nets à force de trainer dans la poussière. Ces mêmes mains, la nuit dernière, ont déboutonné une chemise avec une délicatesse nouvelle, dont il ne se serait pas cru capable. Il a effleuré du bout des doigts ce torse à la peau tendre et douce. Une peau blanche qui frémissait au moindre contact. Il ne sait pas bien pourquoi il était là, peut-être n’aurait-il pas dû. Mais il a continué, dégagé les hanches, les cuisses et le reste. Il s’est assez approché pour respirer l’odeur secrète de sa chair, l’incorporer à sa mémoire.
L’autre l’a défié du regard. Alors il a arraché son t-shirt, l’a jeté à ses pieds. Son buste épais, poilu, sans finesse, comme une ébauche, une expérience un peu ratée. Il a tremblé à son tour sous le frôlement des doigts, mais il a tenu bon. Il a laissé dévoiler son corps en fermant les yeux. Il était là, enfin, offert, dégagé de sa gangue protectrice. Il a suffi d’accepter, sans rien dire. Il a suffi d’oublier la honte. Être dénudé.

 

Je suis un stalker

Archéologie de l’écriture : une micronouvelle pleine de voyeurisme

Je ne sais plus comment ça a commencé : une photo par-ci, une coupure de presse par-là. Tu entamais tout juste ton ascension. Tu n’étais pas la seule, Internet, dans ces mêmes années envahissait ma vie, mes soirées.
C’est peut-être cette conjonction qui nous a réunis tous les trois. Toi, la jeune actrice pleine d’avenir, le web et moi, la fille anodine et solitaire.
Quelques années plus tôt, j’aurais découpé des articles dans les magazines, les aurais rassemblés dans un grand classeur, en t’admirant de loin et en t’enviant en mode mineur.
Je suis à peu près sure que les choses en seraient restées là. Mais les temps avaient changé. J’ai commencé par faire partie d’une communauté de fans sur un site qui t’était dédié. On parlait de toi sur le forum, jusque tard dans la nuit. Beaucoup de rumeurs circulaient sur tes conquêtes qui valsaient rapidement dans le décor. J’en ai eu du boulot pour filtrer les infos. Et puis, nous nous sommes organisés. Par recoupement, à nous tous, on savait où tu dinais chaque soir, avec qui et même la marque de la bouteille que tu apportais à tes amis.
Déjà, je ne pensais plus qu’à toi, ta vie, tes fringues, tes mecs, tes films. Tous mes loisirs t’étaient consacrés : la passion, mais sans l’amour, pour remplir le vide de ma propre existence.
Ça a dérapé avec ton compte Facebook. Tu as beaucoup de talent pour jouer – malgré les insinuations perfides des critiques – tu as beaucoup de talent donc, mais t’es pas la reine de l’informatique. J’ai craqué ton mot de passe aussi facilement qu’une allumette. Et j’ai commencé à vraiment tout savoir sur toi.
Quand tu t’es mis avec lui, t’as évoqué le mariage, le désir d’avoir un enfant dans les interviews. T’étais trop conne dès que tu parlais de lui. Alors, j’ai pris les choses en main. T’as pas compris pourquoi il s’est tiré, l’homme de ta vie ? En fait, c’est grâce à moi. J’ai rompu pour toi, il ne te méritait pas. Personne ne te mérite à part moi.

Une micronouvelle matérialiste : Prefer crying in a limo to laughing on a bus

Je préfère pleurer dans une limo à rire dans un bus
John Giorno Prefer crying in a limo to laughing on a bus

Je préfère pleurer dans une limousine à rire dans un bus. Je m’étais dit ça très jeune, à treize ans, quand mes parents m’avaient expliqué que cette année encore, nous ne partirions pas en vacances. Pour la huitième année de suite.

Je ne me plaignais plus, je tirais la tronche. Mes vieux feignaient de ne rien voir. Ils étaient heureux, s’aimaient et s’en foutaient de l’argent. Ils se moquaient aussi des voyages et d’une manière générale de beaucoup de choses, y compris de moi, de mes envies de mer, de montagne, de campagne… Tout sauf rester là, à contempler l’immeuble moche d’en face avec la télé en fond sonore.

D’ailleurs, j’avais bien regardé, personne, personne ne riait jamais dans le bus, tout le monde faisait la gueule. Alors j’ai travaillé dur, avec ardeur, assez pour avoir une limo et un chauffeur. Ça m’a pris du temps, des années.

Je suis revenue voir mes parents pour la leur montrer et les emmener faire un tour. La bouche close, ils ouvraient de grands yeux, n’osaient rien toucher, un peu perdus dans la voiture gigantesque. Nous sommes redescendus, ils m’ont fait la bise, m’ont dit « On est contents pour toi » sans en penser un mot.

Nous nous sommes séparés là. J’ai rejoint la limo, me suis installée sur la banquette en cuir avant de me retourner pour les regarder encore un instant. Mon père entourait ma mère de son bras pour l’aider à gravir les marches de l’immeuble. Ils étaient vieux maintenant.

J’ai indiqué l’adresse d’un grand restaurant avant de remonter la vitre opaque pour m’isoler du chauffeur. Et j’ai pleuré.

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Pour découvrir John Giorno, dont l’oeuvre a inspiré cette micronouvelle, un petit lien : http://www.palaisdetokyo.com/fr/evenement/john-giorno

 

Une micronouvelle monstrueuse : La Belle et la bête

Cocteau Jean Marais
La Belle et la bête

Dans sa jolie robe blanche en mousseline de soie, avec ses cheveux ondulés retenus par un ruban bleu, Belle est si délicate, abandonnée, évanouie dans mes bras… Je frémis à l’idée qu’elle se réveille et crie d’horreur en me voyant moi, si bestial, si abject.

Mon physique d’abord, difficile selon ma propre mère. Ces poils qui recouvrent tout mon corps comme un animal sauvage, mes mains et mes pieds énormes, griffus, et jusqu’à cette voix rauque, plus proche du feulement du tigre que de la parole humaine.

Je l’ai observée à distance, avant de l’emmener dans mon château. Je l’ai vue, si raffinée, servir le thé dans son jardin, saisissant sa tasse en gardant le petit doigt levé.

En rentrant, j’ai voulu l’imiter, réussissant à briser la moitié du service en porcelaine dont j’ai hérité. Je suis indigne d’elle, à jamais, aussi désarmé pour la séduire qu’un pot de chambre. Je suis la bête, un animal, tout juste bon à la capturer, l’emprisonner pour qu’elle devienne mienne.

Qu’ai-je fait ? Déjà elle soupire, ses yeux s’entrouvrent. Pourtant, je reste auprès d’elle, préférant affronter ses hurlements. Ses yeux s’écarquillent lorsqu’elle me voit. De la surprise, de l’étonnement, mais pas d’effroi, pas de terreur.
Elle s’assoit, passe sa main dans ma crinière – comment qualifier de chevelure cette touffe hirsute – et elle dit :
— Enfin c’est toi, mon lion, mon gros chat !

Une micro-nouvelle qui donne les crocs: Reines et rois de la nuit

Vampires en villeLa nuit tombe. Un voisin diffuse de la musique au max et incendie le quartier. Je grimpe au sommet de l’immeuble pour mieux voir la ville. Je ne suis pas la seule, bientôt nous sommes plusieurs dizaines, dressés sur les toits de tuiles.

La cité et le temps nous appartiennent jusqu’à l’aube. Nous sommes les reines et les rois, et bientôt nous allons prendre notre envol. Nous planerons au-dessus du fleuve, dans le claquement doux de nos ailes de soie. Nous trouverons chacun la chaleur, la tendresse du creux d’un cou, la palpitation inquiète d’une jugulaire. Nous boirons à la beauté des étoiles et aux rêves merveilleux des humains.

Car nous buvons leurs songes encore bien davantage que quelques gouttes de leur sang. Nous les possèderons jusqu’aux premières lueurs de l’aube et les laisserons hagards, fatigués, étrangement heureux et anémiés.

Chaque nuit, nous nous élançons dans le ciel aux milliards d’étoiles.

Nous sommes les reines et les rois, nous sommes les maîtres des rêves et du monde.