Une micronouvelle enflammée : Autodafés

Nous avions mêlé nos livres…

Autodafe

La nuit avait fini par tomber, tiède et parfumée. Comme les jours précédents, j’avais envie de prolonger la soirée. Alors je suis parti sélectionner quelques livres dans ma bibliothèque, ou plutôt, notre bibliothèque, puisque nous avions mêlé nos livres. Nous étions amoureux. Ce sont des choses qui se font.

J’inclinai la tête pour lire les titres. Je fronçais toujours un peu les sourcils lorsque je tombais sur un des siens. Encore un Marc Lévy, bon sang, je n’en viendrais jamais à bout. Pas croyable, le dernier Musso, tiré à un million d’exemplaires, traduit en quarante langues. Pour ce que j’en savais, des histoires d’amour avec des types riches, créchant dans des lofts à New York. Là, j’avais deux livres parfaits pour me détendre.

Je sortis dans la cour et les déposai au milieu, à terre, sur les gravillons. Je partis dans le garage. Il était encombré par des palettes, chargées de cartons de plus en plus poussiéreux. A l’intérieur, des milliers d’exemplaires de mes romans. Sa voix résonnait encore dans ma tête :
— Tu crois vraiment que tu vas réussir à les vendre par Internet? T’en as fait imprimer beaucoup quand même ?

Elle aurait préféré faire quoi avec l’argent dépensé ? Prendre des vacances ? Elle croyait pas en moi, c’est tout, j’aurais dû m’en rendre compte plus vite. Surtout quand elle est partie, il y a six mois, sans retour.

Mais du passé, il faut faire table rase. J’ai pris mon petit jerrican, je suis retourné dans la cour, j’ai arrosé les deux livres d’essence et j’y ai mis le feu. Pour être honnête, pas sûr qu’il y ait besoin d’essence, ça brule bien les romans à la mode.

Piment, gingembre et chocolat !

Archéologie de l’écriture : la première micronouvelle que j’ai écrite !

Gateau au chocolat très coulantDes années pour mettre au point un dessert aphrodisiaque ! Je m’étais fixé une contrainte : pas de bois bandé. Pour deux raisons : son gout amer abject et surtout, sa réputation incertaine sur la libido féminine.
Concevoir un gâteau au chocolat avec du piment et du gingembre, une mission simple mais délicate, dans la mesure où il devait remplir sa mission secrète tout en restant bon. Ça m’a pris du temps, car il fallait tester les propriétés. Le plus long, ce n’était pas la confection de l’appareil, ni sa cuisson. Non, il me fallait des mois, des années de recherche afin d’attirer chez moi une femme susceptible de le gouter.
Du coup, j’ai mis dix ans à parfaire la recette.
Ma première conquête est partie en courant, la bouche en feu. Trop de piment.
Trois ans plus tard, la deuxième est partie en coulant : chargé en chocolat et sorti trop tôt du four.
Le troisième essai fut le bon. Je n’avais pas lésiné sur les ingrédients, faut dire. Mon invitée avait à peine avalé une bouchée que son œil s’illumina d’une lueur fauve.
— Mmmh ! Un amateur de sortilège culinaire.
J’avais chaud tout à coup sous son regard, ça bastonne le gingembre et le piment quand même.
— Oui, j’aime la pâtisserie, dis-je, d’une petite voix.
— Reprenez-en encore, de votre bon gâteau.
— Vraiment ?
— Oui, vraiment, dit-elle d’une voix suave.
J’avalai un morceau, manquai de m’étrangler, sentit le feu des épices m’enflammer. Quand elle s’approcha de moi pour m’embrasser, je compris que j’étais… cuit.

Une micronouvelle aveugle : la mer invisible

Aujourd’hui, je partage avec vous une micronouvelle autour de la cécité et les perceptions différentes qu’elle engendre.

Micronouvelle cécité aveugle

– Tu vas voir, c’est formidable !

Elle en a de bonnes, Lucie, ma petite amie à qui je ne refuse jamais rien. Elle désire me faire découvrir la mer, à moi, le jeune citadin, aveugle de naissance.

– Tu sais, moi, les paysages, dis-je, un brin ironique.

Amoureuse comme elle est, se rend-elle seulement compte de mon handicap ?

– Ne fais pas l’idiot, c’est juste une expression ! Je veux t’emmener, car après ça, tu m’aimeras jusqu’à la fin des temps !

– Mais je t’aimerai toujours, Lucie. C’est pas la peine d’aller si loin.

– Si, ça vaut le coup.

Sa voix est résolue, bardée de certitudes. Je lutte comme je peux contre son obstination.

– Qu’est-ce que ça va m’apporter, la vue sur la mer ?

– Fais-moi confiance, dit-elle, péremptoire.

– Du sable dans les chaussures et l’odeur de la poissonnerie…

– Tais-toi et prépare ta valise.

Je boude toute la soirée puis, face à sa conviction tranquille, je cède et rassemble quelques affaires dans un sac. Le lendemain matin, on part pour l’océan. Pendant tout le trajet, elle me décrit le paysage, la ville, les banlieues tristes, puis la campagne et enfin le marais qui précède la côte. Nous quittons le goudron de la route pour un chemin de terre, Lucie roule lentement avant d’immobiliser la voiture et d’éteindre le moteur.

– On y est.

Elle sort la première et vient m’ouvrir pour me guider. D’abord, c’est l’odeur qui pénètre mes narines. Un enchevêtrement de sel, de quartz, de plantes chauffées au soleil, mêlé avec une senteur inconnue, l’iode peut-être…

Je titube et prononce quelques mots qui se perdent dans l’immensité. Pas d’écho, pas de bâtiments, on est loin de tout. J’entends juste un grondement sourd, inquiétant. Lucie attrape mon bras, me fait grimper dans le sable qui s’effondre sous mes pas.

– C’est la dune qui nous sépare du rivage. Nous approchons du sommet.

Enfin nous y sommes. Le vent siffle dans mes oreilles et je m’accroche à Lucie, éperdu de terreur. Je me tiens devant une créature à la respiration singulière, lente et profonde, menaçante. Un monstre capable de m’épouvanter, de ruiner mes nuits jusqu’à la fin de mes jours.

– Alors ? demande-t-elle.

Je ne réponds rien. Des rafales balaient l’espace, que je pressens infini. Je pourrais m’y perdre à jamais si Lucie me lâchait et m’abandonnait là, seul face à ma peur.

– C’est formidable, hein ? ajoute-t-elle, inconsciente.

– J’en tremble.

Je ne mens pas, tout mon corps panique et je claque des dents.

– Je savais bien que ça te plairait, conclut-elle, radieuse et cruelle.